Éditions de l'Apprentissage

Extrait de Boyer (2021) - Chapitre d'un livre à venir...

Désolé, la pédagogie n’a jamais atteint la modernité… — Le postmodernisme, la Gauche postmoderniste, le constructivisme et la pédagogie

Dans Rachad et Baillargeon (dir), Pour une rationalité analytique de la gauche — Propositions préliminaires pour un débat épistémologique (à paraître)

« (...) Van der Maren et son équipe (2019) considèrent que l’éducation, ce qui inclut la pédagogie, est sortie de la modernité au milieu du 20e siècle pour entrer dans le postmodernisme. Nous avons une vision différente et plus radicale : la pédagogie n’a jamais réellement été dans la modernité, n’a jamais été imbibée des Lumières ; la pédagogie vivote dans la bouillie de la prémodernité donc du pré-scientifique et du postmodernisme depuis toujours et avec l’appui d’un bon nombre de professeurs des facultés d’éducation. Si la pédagogie avait atteint le stade de la modernité au cours du 20e siècle, il nous semble qu’on l’aurait vu. On aurait vu des ministères de l’Éducation et l’ensemble des organismes scolaires prendre de nombreuses décisions sur la base des données probantes de l’époque. Les formations universitaires auraient également offert l’essentiel de leurs cours basé sur les données probantes disponibles. Cela n’a jamais été le cas, ni en 1950, ni en 1960, ni en 1970 et ni en 1980 (...) »

« (...) Entre 1950 et 1980, la pédagogie n’a jamais atteint le stade de la modernité, même si des approches pédagogiques qui y sont compatibles sont apparues à cette époque, mais généralement en bordure du territoire. Cette période n’est définitivement pas caractérisée par le modernisme, mais par un mélange de prémodernité et de postmodernisme, avant l’heure de gloire de ce dernier courant philosophique, qui commence au 21e siècle. Et après 1990 jusqu’à aujourd’hui, qu’en est-il ? Blanc bonnet, bonnet blanc (...) »

« (...) Carnine (2000) dit au tout début du 21e siècle "… l’éducation n’est pas encore devenue une profession mature…" » (p. 1) en constatant que le domaine prend ses décisions en ne reposant toujours pas sur la recherche scientifique expérimentale. Même si le domaine de l’éducation peut avoir accès aux données probantes, elles ne les considèrent pas et prend même des décisions qui vont à l’encontre. De même, lhistorien Theodore Porter de lUniversité de la Californie estime que l’éducation nest " (…) (qu) une profession immature (qui) se caractérise par une expertise basée sur les jugements subjectifs (…) qui évite (…) les résultats de recherches (…) " (p. 9 ; Porter, 1996 ; voir Carnine, 2000). Slavin (2002), pour part, affirme que " (…) la révolution scientifique qui a complètement transformé la médecine, l’agriculture, les transports, la technologie et d’autres domaines au début du 20e siècle a presque complètement épargné le domaine de l’éducation (…) " (p. 16). Pour Slavin, l’éducation passe essentiellement de mode en mode, sans qu’on puisse observer à travers le temps, l’accumulation d’améliorations progressives, phénomène caractéristique du développement d’une science. Boyer et Bissonnette (2020) défendent l’idée que les changements en pédagogie ne sont fréquemment que de vieux concepts pédagogiques rouillés, mais rénovés, souvent invalidés ou peu étayés par la recherche scientifique, et qui sont remis au goût du jour sous une nouvelle appellation qui se veut attrayante. La faible présence de cours d’histoire et de philosophie de l’éducation dans les formations enseignantes fait en sorte que le personnel enseignant ne réalise pas souvent qu’on lui propose un plat constitué de restes de table réchauffés, dont la salubrité n’est pas assurée (...) »

«  (...) Le monde scolaire doit impérativement sortir de l’ornière du constructivisme et du postmodernisme qui restreignent le recours à la méthodologie scientifique, aux données probantes et qui n’appuient pas d’emblée une gestion rationnelle axée sur les résultats. Pour l’instant, il est difficile de croire que cette révolution proviendra du monde des facultés universitaires et des ministères de l’Éducation trop absorbés devant leur miroir aux alouettes, à ne pas jouer leur rôle respectif (...) »


Boyer, C. et Bissonnette, S. (2021). GRAR : gestion scolaire rationnelle axée sur les résultats. Enfance en difficulté, 8 (février), 95-126.


« ... En 2020, le milieu scolaire québécois n’a pas encore un appétit démesuré pour la validation rigoureuse des effets de ses actions quant au rendement scolaire des élèves, que cela soit au niveau de l’école ou du ministère de l’Éducation, et ce, malgré les lois 124 et 88 (voir l’Encadré 1). D’ailleurs, le mauvais exemple vient du pinacle de la structure scolaire, c’est-à-dire le ministère de l’Éducation du Québec. Par exemple, le grand chambardement des programmes de l’an 2000 au Québec, nommé le Renouveau pédagogique, n’a donné lieu à aucune évaluation préalable rigoureuse et systématique des effets sur le rendement scolaire, avec un échantillon d’élèves québécois, avant la mise en application généralisée de la réforme (Bélanger, Gosselin et Umbriaco, 2000)... »

« ... Au début des années 1990 dans une école primaire au Québec, on conçoit et expérimente un programme inusité en orthopédagogie dans le domaine de la lecture. Cette expérimentation aboutit après environ trois ans de pré-expérimentation à une formule orthopédagogique maintenant désignée par l’appellation de « Programme orthopédagogique DIR en lecture » (Boyer, 2010). Cette approche orthopédagogique est basée, entre autres, sur l’Enseignement explicite (Bissonnette et al., 2010 ; Rosenshine, 1987) en lecture, comprenant l’enseignement des habiletés phonologiques, du décodage, de la fluidité, du vocabulaire et de la compréhension (National Reading Panel, 2000). À ce contenu d’enseignement, l’habileté à raisonner en lisant a été ajoutée en s’inspirant, en autres, des travaux de Collins (1991), Duffy et al. (1987), Lysynchuk et al. (1990), Kincade et Beach (1996), Kingner et Vaugh (1996), Palincsar et Brown (1984) ainsi que Pressley (2000)... »

« ... Nous considérons que les organisations humaines institutionnalisées ne peuvent faire, d’un point de vue moral et fonctionnel, l’économie d’un suivi constant rigoureux et objectif des effets de leurs actions professionnelles et de leurs politiques ni du recours aux données probantes découlant de la recherche scientifique. Il est inadmissible qu’un ministère de l’Éducation, ses entités et ses écoles n’emploient pas le GRAR ou une forme de gestion comparable. Que cette façon de faire soit utilisée et généralisée dans le monde scolaire ne serait qu’au plus grand bénéfice de l’ensemble des élèves.»


Boyer, C. et Bissonnette, S. (2021).  Effets du premier confinement, de l’enseignement à distance et de la pandémie du COVID-19 sur le rendement scolaire – Après la pandémie, faudrait-il généraliser l’usage de l’école virtuelle à toutes les clientèles et en toutes circonstances ? Montréal : Éditions de l'Apprentissage (Version epub ici)


« ... Les écoles ont été mises sur pause en mars 2020 par la pandémie COVID-19. Cette fermeture brutale des établissements scolaires a provoqué un arrêt immédiat des activités d’enseignement usuelles et tous les acteurs éducatifs impliqués ont été plongés dans un certain malaise pédagogique au cours des mois qui ont suivi (Nadeau, Sioui et Fortier, 2020). Cet arrêt scolaire a imposé rapidement l’enseignement à distance comme un succédané à l’enseignement à l’école, non par choix, mais plutôt par obligation. Un an plus tard, des recherches et des rapports d’évaluation des effets du premier confinement de la pandémie (printemps 2020) et de l’enseignement à distance ont commencé à être publiés. Le tableau ci-dessous montre succinctement les effets observés sur le rendement des élèves dans plusieurs pays ... »


« ... Les retards d’apprentissage, observés un peu partout dans les pays développés, qui se sont donné la peine de mesurer l’apprentissage scolaire des élèves, n’augurent rien de bien encourageant pour les pays dont l’économie est moins développée. Cela dit, ces retards d’apprentissage sont-ils attribuables à un enseignement à distance qui aurait été de piètre qualité ? L’enseignement virtuel en temps normal, est-il efficace ? ... »

Petits pains du jour, frais sortis du four... et autres nouveautés...


Bissonnette, S. et Boyer, C. (2021). A review of the meta-analysis by Tingir and colleagues (2017) on the effects of mobile devices on learning. Journal of Computer Assisted Learning, 1-5, https://doi.org/10.1111/jcal.12557


« Tingir et al. (2017) concluded from their meta-analysis that the subject areas taught through mobile devices had significantly higher achievement scores (d = 0.48) than the ones taught with traditional teaching methods. Given the relatively high positive effect of mobile devices on student achievement, we carefully analysed the selected research in this meta-analysis. We reviewed Tingir et al.’s (2017) meta-analysis based on analysis of the methodology of the selected research, while drawing on the work of Slavin (2003), Cheung and Slavin (2016), and Sung et al. (2019). Twelve of the 14 (86%) studies included in the meta-analysis done by Tingir and his team (2017) present such major methodological flaws that they should not have been included. Our analysis leads us to believe that the conclusion of Tingir et al. (2017) is not justified. It is recognized that duration of experiment is negatively correlated with effect size: the shorter the duration, the higher the effect (Burston, 2015; Slavin & Lake, 2009). Although demanding more effort, the field of education must raise the bar if it is to have knowledge of acceptable value. »


Extrait de Boyer, C. (2021) - Débat

Bonjour monsieur Stéphane Allaire,


Vous avez récemment proposé sur Twitter un débat professionnel que j’ai accepté. Comme vous avez appuyé avec enthousiasme la missive de monsieur Jacques Désautels et de madame Marie Larochelle (JD + ML) en précisant que vous auriez pu la cosigner, je pense que de commencer notre échange à partir de ce texte est une bonne idée.


Ce texte représente assez bien la quintessence d’un segment du discours constructiviste qui domine les facultés de l’éducation au Québec depuis très longtemps. J’ai cru comprendre que les émérites JD + ML ont consacré une bonne partie de leur carrière à développer ce discours.


JD + ML semblent avoir été ébranlés par une chronique de monsieur Normand Baillargeon publiée le 13 février 2021 (voir : https://www.ledevoir.com/opinion/chroniques/595185/enfin-le-bout-du-tunnel) : « … il a caricaturé les autres perspectives … y allant même d’un étonnant appel à la censure… ». Appel à la censure ? Aucun passage de la chronique à laquelle JD + ML font allusion ne suggère une censure. De plus, prétendre que monsieur Normand Baillargeon est en faveur d’une censure quelconque est indéfendable ; au contraire, les écrits de monsieur Baillargeon encouragent fortement les débats d’idées au sein de l’université, ainsi que la liberté académique du corps professoral universitaire. Monsieur Stéphane Allaire, dans votre université (UQAC) et votre alma mater (Laval), à quand remonte le dernier débat d’idées permettant de remettre en question le discours dominant du constructivisme en pédagogie ? Est-ce encore permis de le faire dans ces universités ?

(...)

Suite

Boyer, C., Baillargeon, N., St-Amand, J., Santarossa, D., St-Pierre, M. (2021). Pour la création d’Instituts nationaux de formation du personnel enseignant. L'Action nationale, 25 juin.


Il y a une douzaine d'années, un rapport déposé au ministère de l'Éducation proposait la création d'Instituts universitaires voués à la formation du personnel enseignant en adaptation scolaire. Ces instituts auraient été déployés sur tout le territoire québécois et auraient relevé de commissions scolaires, plutôt que des universités.


Secret de polichinelle, les universités ont réservé un accueil plutôt froid à ce projet, peut-être parce qu'il pouvait les priver d'une clientèle captive et peu coûteuse — il faut savoir que le mercantilisme est hélas désormais confortablement installé à demeure à l'université. Nombre de doyens et professeurs d'université ne sautèrent pas de joie devant l'idée de tels instituts, ce projet étant en soi une critique sévère de la qualité et de la pertinence de la formation offerte en adaptation scolaire dans les facultés d'éducation. Le rapport semble avoir été enterré dans le tumulte de la grève étudiante de 2012 et l'aversion générale du monde universitaire. Rien là d'étonnant : les poulets ne se portant que rarement volontaires pour aller à l'abattoir.